Monday, January 23, 2017

4.4.3. « PARTOUT LES PETITS MONTRENT LEURS DENTS À LEURS MAÎTRES » (Archives de Dakar, 1857)


Cette page et la prochaine résument Aubin, pp. 457-94.

LE MILLÉNARISME BOULEVERSE LA SAVANE

Un mouvement précoce commence le Futa Toro, la plaine alluviale du fleuve Sénégal, puis se déplace au Moyen Niger où il établit une théocratie.
(en 1854)

Ce qui rend le Futa Toro distincte :

  • La plaine alluviale produit deux récoltes par an et l'élevage donne à sa population toucouleur un sens de la propriété privée inhabituelle à l'époque. Beaucoup deviennent commerçants. 

  • La croissance de la petite colonie française de Saint-Louis stimule la vente de graines.*
* Population vers 1780 6,000, vers 1850 15,000.



Cela est surtout vrai après 1830, quand la Révolution de Juillet lance l'industrialisation. Cela conduit à une demande accrue pour les arachides, utilisées pour le diesel, des produits pharmaceutiques, du savon et des engrais. Aussi, avec la traite atlantique à son apogée il y a plus d'esclaves et d'équipages à nourrir. 

 Zoom (avec d'utres images)  
Inauguration du pont à droite dans les années 1850.  

*    *

Les comptoirs sur la rivière se multiplient. Certains laptots et domestiques économisent leurs salaires pour devenir commerçants mais une partie de la population perd ses terres et ses repères.
-- Aubin 464, n. 102-04

    La mission entre Matam et Bakel (comptoirs du fleuve Sénégal), Voyage au Soudan français du Commdt. Gallieni, 1885 
   Cette illustration est plus tard (vers 1880) mais le principe est le même.

  • Un mouvement millénariste précoce renforce les clivages sociaux : les almamies (chefs musulmans), profondément engagés dans la production commerciale, contrôlent les terres et imposent la dîme, qu'ils gardent souvent.
 -- Aubin 465-6, n.109-116
  • Des prophètes toucouleurs apparaissent. En 1830, l'un d'eux prêche « l'esprit de pillage et de dévastation » contre les infidèles et « une armée de saints ... de gens disposés au martyr ... grossit de village en village ... le chapelet à la main, la tête rasée, marche devant lui ». 
          -- L'abbé P.D. Boilat, Esquisses sénégalaises,1853

  • Vers 1840, des bandes de maraudeurs menacent le bateau d'un voyageur. 
-- Anne Raffenel, Voyage en Afrique occidentale, 1846

Vers 1850 al-hajj Umar Tall, un marchand toucouleur érudit et  un des rares africains de l'Ouest a avoir fait le pèlerinage à la Mecque, appelle à fonder une société basée sur la loi divine. 


1860 

Les foules qui le suivent incluent un quart de la population Toucouleur plus des subordonnés d'autres ethnies : paysans qui ont perdu leurs terres, esclaves, cadets de lignages...
 -- Archives de Dakar, 1880
  • Ils espèrent obtenir des terres et du butin, et la ruine de leurs anciennes communautés les disposent à en accepter une nouvelle. 

-- Archives de Dakar, 1880


Vue de l'armée du Futa Toro en marche, 1820 (dans le récit de l'explorateur Mollien, Gallica) / zoom
L'armée d'un mouvement millénariste en 1818


Mais les autorités résistent. Preuve de leur force : il n'y a pas de marchés.
-- Raffenel
Umar conduit ses foules aux Niger. 

*     *     *

 Suite,
4.4.4. 



Saturday, January 21, 2017

4.4.4. UNE THÉOCRATIE AMPLIFIE LA CROISSANCE


LA LOI MUSULMANE ENCOURAGE LA PRODUCTION COMMERCIALE... 

et les marchands les plus dynamiques du Moyen Niger soutiennent la théocratie d'al-hajj Umar.
(La Conféderation toucoleur de Ségou, 1861-1890)

La capitale est la ville de Ségou, sur le Moyen Niger.

Elle...

  • Impose la propriété privée de la terre :

À leur arrivée, la propriété communale est au cœur de l'organisation sociale, même parmi les musulmans. Mais la loi islamique exige la division entre héritiers, et le régime envoie des juges appuyés de soldats pour l'imposer. 

À la conquête française les terres densément peuplées autour de Ségou sont toutes privées, et produisent du millet pour la cinquantaine de marchés des environs. 
-- Archives de Dakar, 1895

L'organisation communale a disparu. 

  • Utilise les « guerres saintes » pour transformer des terres communales en lieux de production commerciale, et obtenir une force de travail massive : à suivre.

*    *

Un tel changement exige l'autorité : « Il se disait un simple soldat de Mohammed, mais cela lui donnait infiniment plus de pouvoir que celui d'un roi habituel. »   
 -- Archives de Dakar, 1887, sur Amadou Tall, fils et successeur d'Umar

Al-hajj Umar Tall, dessin d'époque, source inconnue
Tenue et coiffe qui n'encombrent pas, et des marches plutôt qu'une barrière soulignent la grandeur.

  
• La succession royale change : le monarque désigne son successeur et lui transmet sa richesse.

 

 Au long du Sénégal et du Niger, les successions passaient de frère en frère, pour assurer des règnes brefs par des hommes âgés, et pour éviter qu'une seule dynastie accapare les richesses.  


Maintenant le chef seul possède la « baraka » (grâce divine), donc lui seul peut la transmettre. 

Umar choisit son fils Amadou, qui lui-même choisit son successeur.

  • Ce successeur garde le trésor.

Quand les disciples de son père l'accusent d' « avarice »  —  la plaint habituelle (en fin de page) quand un roi ne partage pas — il engage ses propres soldats.
  
Il prend vingt charges de chameaux d'or (cinq cent kilos) en campagne, et les Français trouvent des bijoux en or estimés à trois cent mille francs ensevelis au palais.
 --Aubin 476, ns. 161, 163, 164

*    *

On adapte la doctrine aux buts pratiques :

  • Un pèlerinage à Ségou équivaut celui à la Mecque, renforçant le régime. 

  • Amadou a huit cent épouses, qu'on suppose de groupes différents. Tous peuvent espérer qu'un fils accède au pouvoir.
-- La Mecque : Paul Soleillet, Voyages et découvertes dans le Sahara et dans le Soudan, 1887, p. 233 
-- Les épouses : Lt. de vaisseau Mage, Voyage dans le Soudan occidental, 1868, p. 408



Pour comprendre pourquoi des philosophies
 sont massivement suivies, 
 observez leur application pratique.  

 *      *      * 

Suite,
4.4.5. 

Tuesday, January 17, 2017

4.4.5. PUIS LA CONTIENT


AMADOU RESTREINT LES GAINS DES MARCHANDS LES PLUS DYNAMIQUES 

Ce sont eux qui instaurent la production de textiles au Djimini et qui sont expulsés de certains royaumes

Marchands hausa d'objets en argent, années 1920

Umar choisit comme successeur Amadou, dont la mère est hausa. Il a l'allure hausa, parle le hausa et un interlocuteur hausa à Ségou m'a décrit les échanges cordiaux de visites entre son père et un de fils d'Amadou. 

Mais leurs héritages sont saisis par l'état.  
-- Archives de Dakar, 1895
  
*    *

Et Amadou dit des Soninkés, « Leur fortune est comme la toison des moutons, elle repousse à mesure qu'on la coupe. »
 -- Archives de Bamako, 1897 

 En limitant les profits
cette théocratie reste un état traditionnel.

 Fin de cette section.

 *      *      * 

La section suivante,



Saturday, December 31, 2016

4.5. RETOUR AU DJIMINI : LA VIOLENCE REPART


UNE ÉPOQUE DE PAIX ET DE CROISSANCE CONDUIT À UN NOUVEAU CONFLIT ENTRE FORCES ÉMERGEANTES ET AUTORITÉS OBSOLÈTES


Guerrier sénoufo


En bref 

*      *      *

Suite,

Tuesday, December 27, 2016

4.5.1. LA MENACE DES FORCES NOUVELLES


DES COMMERÇANTS DU NORD SE MULTIPLIENT  
(VERS 1870)
 
Les marchands à longue distance et une classe émergeante de producteurs de grains pour le marché sont infiniment plus déstabilisants que les petits dyulas, qui dans l'ensemble s'intègrent à la société senufo.  

      Dignitaires nigériens « Narrative of an Expedition to the River Niger » par William Allen, 1848 

Le groupe ci-dessus ressemble aux aînés de Darhala, le centre musulman sur la route vers Kong, qui à la demande du sous-préfet m'ont rencontré en 1973. Quand avec une innocence consciente je leur ai demandé s'il y avait eu de l'esclavage ils ont dit qu'il n'y en avait pas, et qu'ils devaient retourner à leurs champs. 

  • Ces commerçants étaient bien établis au Djimini avant 1878, quand ils ont brûlé le chef senufo Nambolossé vif dans sa case (la page qui suit raconte ce drame). Les archives disent que le marchand hausa « Mori » s'est installé dans le centre textile de Marabadiassa et « Karamoko Bassiri » à Bouake, plus loin à l'ouest. 

  • L'imam de Darhala a dit que son père est arrivé au même moment.   

Leur arrivée fait partie d'une invasion :  

  • Années 1820 : Des peuls du nord du Nigeria chevauchent vers le sud, avec tenues et drapeaux blancs, criant « Allahu Akhbar ! » et s'attendant au paradis s'ils meurent au combat. À la capitale d'Oyo ils incitent les esclaves musulmans à tuer leurs maîtres animistes et à se joindre à eux. 
-- Clapperton, 
 
Records of a Second Expedition to the Interior of Africa, 1825-27
ed. Paul Lovejoy, pp 203-4
.
  • Années 1850 : Des peuls et des kanuri du Bornou se déplacent vers le sud, saisissant ou tuant les populations ou exigeant du tribut.
-- Barth, II, 93
  • Années 1870 : Amadou Tall de Ségou « ...semble se désintéresser de plus en plus de ses possessions du Kaarta, du Fadougou et du Bélédougou [au Sénégal et au Mali] en révolte continuelle [...] pour tourner ses efforts vers les pays du sud. »
-- Archives de Dakar, 1880 
  • Années 1890 : Des gens du nord atteignent la côte.
    -- Archives de Dakar, 1894
 
*    *

Ils colonisent et asservissent.

  •  La langue indigène disparaît :
« Les génies du pays », disent les Sénoufos du Kénédougou, « se sont retirés dans certaines mares... . Malheur à l'imprudent qui, à côté de ces mares, prononcerait des mots de la langue bambara, la langue du conquérant. Ils seraient immédiatement englouti. Le pays est sénoufo, les génies du pays ne veulent entendre parler que le sénoufo. »   

-- Archives de Dakar, 1888 

  • Les populations doivent payer un tribut :

Au nord du Djimini, « Ils [les autochtones] doivent [aux gens du nord leur travail et le produit de leurs champs et sont, à proprement parler, des captifs, sauf qu'ils ne sont pas vendus. »
-- Archives de Dakar, 1888
  • Au Djimini : 

« Ils tentaient de voler nos récoltes ».
 -- Serisio Coulibali, agriculteur sénoufo


*    *

Ils prêchent l'islam,
ce qui dans un contexte animiste
 transforme la société elle-même.

*    *    *

Sunday, December 25, 2016

4.5.2. LES SÉNOUFOS RÉSISTENT



NAMBOLOSSÉ, LE FILS DE GNAPON, TENTE DE MAITRISER LES MARCHANDS  

Il est le héro sénoufo : « Il a obligé les marchands à nous respecter, il les a forcé de parler notre langue. Il pillait les caravanes et disait, 'Si je renonce au crime, comment manger ?' »
  -- Serisio Coulibali, agriculteur

Disparu du web

C'est lui qui est tué en 1878, quand il est « trop vieux pour combattre ».
-- Archives de Dakar, 1878

Après sa mort les Sénoufos continuent ses attaques. 

*    *

« L'insécurité » est un leitmotif des européens, qui supposent que tout voyageur (c'est-à-dire tout commerçant) peut être attaqué. Ils ne distinguent pas entre ceux qui sont bien intégrés dans les sociétés locales et ceux qui les menacent. Au Djimini...


« Biraima Ouattara n'est pas très ferme sur le trône du Djimini. Les marabouts nouvellement arrivés lui rapprochent amèrement d'être devenu « bambara » [païen]. Il faut reconnaitre en effet que tous les membres de la famille royale sont des parfaits ivrognes. »

  • « Les marabouts nouvellement arrivés » ont leur propre dirigeants, puisque « le pouvoir royal est tenu en échec par le chef du village Karamoko Bagui, appuyé de tous les musulmans. » 
--Journal de Braulot, Archives de Paris,1893.*

*Le carnet se termine avec l'explorateur écrivant en cercles. Il a du devenir fou. J'ai appris que ce document avait disparu des archives, donc cette note est tout ce qui en reste.

L'imam de Darhala a dit qu'il ne savait rien sur lui, et ne laissait pas les aînés répondre. Ce silence suggère que Karamoko Bagui s'opposait aux Dyula et est une indication parmi d'autres que l'hostilité entre les deux groupes musulmans perdure.  

*    *

Les Dyula n'utilisaient pas l'Islam pour défier l'ordre traditionnel et les Senoufos ne les attaquaient pas. Ils n'agressaient que les caravanes avec des ânes, élevés nord.*
--Archives de Dakar, 1891, confirmé par mes interlocuteurs 

 *Ils ne résistent pas aux morsures mortelles des mouches tsetse de la forêt.  

Donc :
  • « Nous laissions les petits dyulas tranquilles, mais les Soninke étaient comme des poissons. Nous ne savions pas d'où il venaient ou où ils allaient, et nous les attrapions comme des poissons. » 
-- Bafétigui Coulibali, imam de Dabakalakoro 

  • « Nous » : l'imam de ce village sénoufo islamisé s'identifie avec les animistes.

*    *

Pendant quinze ans après la mort de Nambolosse des razzieurs dévastent les territoires à l'est et à l'ouest, mais épargnent le Djimini.

La résistance sénoufo est efficace.

*     *     *

 Suite,

Friday, December 23, 2016

4.5.3. COMPRENDRE L'HISTOIRE DE NAMBOLOSSÉ


NAMBOLOSSÉ, FILS ET SUCCESSEUR DE GNAPON, EST L'HÉRO SÉNOUFO DU DJIMINI 
 
Les versions de sa mort montrent comment les souvenirs soulignent les points de vue. 

  • Un rapport français

Quand Nambolossé exige qu'un commerçant hausa d'armes et esclaves lui soit livré pour en faire son esclave, des marchands quittent Bokhala* pour fonder un autre village, Dabakakoro. Ensuite il saisit l'héritage d'un Soninké mort sur ses terres, « bien que ses héritiers soient connus ». Alors un chef dyula** et ses hommes entrent à Bokhala quand les guerriers sont partis les intercepter sur une autre route. Ils le brûlent vif dans sa case.  
-- Archives de Dakar, 1878

*Un départ sans la permission d'un chef ou d'un roi annonce des troubles graves, en France aussi. 

** « Un chef dyula » : L'administrateur français ne distingue peut-être pas entre les petits commerçants dyula et les marchands à longue distance beaucoup plus agressifs.  


La version de Darhala

Le chef dyula disparait.

Des partisans des Soninkés déshérités font appel à « Mori », le chef hausa de Marabadiassa, qui dans les années 1870 et 1880 razzie à l'ouest. Il arrive à Bokhala quand les hommes de Nambolossé sont partis. Ils mettent le feu à sa case, le tuent et brûlent son cadavre sur une broche « comme un rôti ». 
-- Bakari Coulibali, imam de Darhala

La version sénoufo

Nambolossé ne meurt pas, mais chasse
 Mori du Djimini. Il l'aurait attrapé mais Mori avait un excellent cheval, qui disparaissait et reparaissait à cinq kilomètres. Pendant sa fuite il rencontre Samori et lui a dit, « fais attention au Djimini. Il y a de vrais hommes. » Plus tard Samori venge la défaite de Mori : c'est lui qui tue Nambolossé.

Ces versions révèlent l'antagonisme entre les deux groupes, dont les villages sont distincts. 

  • Brûler Nambolossé « comme un rôti » indique le mépris des musulmans pour les animistes, que mon interprète ado exprimait en leur hurlant des insultes par la fenêtre de la voiture. (Je lui ai dit que je le renverrai s'il continuait. Il ne pas recommencé.) 

  • « Fais attention au Djimini. Il y a de vrais hommes » exprime la résistance actuelle à ces musulmans et la fierté des vaincus.

La version sénoufo joint Mori à Samori. Mais ils ne sont que deux parmi les razzieurs qui ont dévasté cette partie de la savane : 

    Esclavagistes arabes en Afrique de l'Est, publication de 1892 / zoom
Les musulmans portaient souvent de longues robes blanches, et partout les razziers ont du ressembler à ceux-ci.
 
À partir de 1870 environ, au moins quatre autres razzieurs ont terrifié les populations. En plus de Mori, un rapport d'archives mentionne un certain Vakuba Ture « qui guerroie à l'est avec ses fils ».  
-- Archives d'Abidjan pour la région de Bondoukou (à l'est du Djimini)

Sauf pour les brèves remarques citées ici, les rapports des archives de Paris, de Dakar et d'Abidjan ne disent rien sur ces guerriers, que les Français ne rencontrent pas. 
 
*     *

Les récits omettent ce que leur auteurs
croient ne pas les concerner.

Fin de cette section.

*     *    *

La prochaine section,