Thursday, February 4, 2016

6.5. INTERDIRE LE PROTESTANTISME MET LES CAPITALISTES AU PAS


 « UN ROI, UNE FOI ! » LOUIS PROSCRIT LE PROTESTANTISME*

*Il révoque l'edit qui mit fin aux guerres civiles en tolérant les protestants (l'Édit de Nantes, 1594)

Dragonnade (détail) par Maurice Leloir dans Le Roy Soleil de Gustave Toudouze, 1931

Bien qu'ils paient le double d'impôts, les protestants fabriquent la plupart des textiles, des boutons, des dentelles en or ou argent, des autres articles de luxe, des armes et des outils. Ils sont propriétaires de navires, exportateurs de vins de Bordeaux, et dirigent une production moderne où divers établissements collaborent. Ils emploient trois ou quatre millions de catholiques (imaginez ce qu'ils pensent du travail les jours des saints).

--Informations économiques, Les enragés de Dieu par Georges Blond, p. 286.


*    *

Les peines pour être protestants se sont alourdies depuis le début du règne. Maintenant Louis informe les dragons logés chez des protestants qu'ils peuvent leur faire n'importe quoi sauf les tuer, à moins qu'ils se convertissent.  

Nouveau missionere envoyez sur l'ordre de Louis le Grand par tout le royaume de France pour ramener les Hérétiques à la foi Catholique [illegible] 1686.

Le premier exode européen : si arrêtés tentant de s'enfuir, les hommes sont envoyés aux galères et les femmes emprisonnées à vie. Malgré le danger... 

Près de cinquante mille familles, en trois ans de temps, sortirent du royaume, et furent après suivies par d'autres. Elles allèrent porter vers l'étranger les arts, les manufactures, la richesse. Presque tout le nord de l'Allemagne, pays encore agreste et dénué d'industrie, reçut une nouvelle face de ces multitudes transplantées. Elles peuplèrent des villes entières. Les étoffes, les galons, le chapeaux, les bas, qu'on achetaient auparavant en France, furent fabriques par eux. Un faubourg entier de Londres fut peuplé d'ouvriers français en soie ; d'autres y portèrent l'art de donner la perfection aux cristaux, qui fut alors perdu en France. On trouve encore très communément dans Allemagne l'or que les réfugiés y répandirent. Ainsi la France perdit environ cinq cent mille habitants, un quantité prodigieuse d'espèces, et surtout des arts dont ses ennemis s'enrichirent. La Hollande y gagna d'excellents officiers et des soldats. Le prince d'Orange et le duc de Savoie eurent des régiments entiers de réfugiés. Il y en eut qui s'établirent jusque vers le cap de Bonne Espérance [... ]. Les Français ont été dispersés plus loin que les Juifs.

-- Le siècle de Louis XIV de Voltaire, ed. 2015, pp. 612-613


  • À Reims, le nombre de métiers à tisser est réduit de moitié. 

  • La fabrication de chapeaux est transféré à l'Angleterre et à l'Hollande.

  • Plus de la moitié de l'horlogerie est transféré en Suisse.  

  • L'activité des ports décline. 

  • À Sedan, il n'y a plus d'ouvriers qualifiés. 

  • À Lyons, 9,000 des 12,000 canuts partent. 
-- Les enragés de Dieu (ci-dessus), p. 296.

  • Les noms français dans les pays protestants sont souvent ceux des descendants des huguenots (comme je le suis Catherine Aubin).  

Les protestants qui se convertissent gardent leurs fortunes et sont honorés et récompensés. Le roi reçoit des centaines de noms chaque jour. La sincérité est impossible. C'est sans importance.

*    *

Au premier abord l'interdiction semble inutile — les guerres de religion sont finies et les protestants s'assimilent : 

Les pères envoient leurs fils aux écoles jésuites, leurs filles préfèrent épouser un catholique que rester célibataires, les moralistes ne peuvent empêcher les jeunes filles d'être coquettes, les garçon de boire et de jouer pour de l'argent avec des catholiques dans les tavernes, tous d'aller aux bals, au théâtre, de participer au Carnaval...  

De plus, on trouver que payer les salaires des pasteurs et leurs voyages aux synodes coûte cher.  

 -- Histoire des protestants de France dir. Ph. Wolff, 2001, p. 75.

Les temps héroïques sont passés. 
 
On croit la Révocation l'aberration d'un bigot vieillissant isolé à Versailles. Mais si on traduit « Protestants » par « capitalistes émergeants » les éliminer devient une façon d'arrêter une évolution qui menace le contrôle économique du roi et déstabilise le statu quo. 
*     *

La destruction et une autorité renforcée coïncident, comme d'habitude :

  • L'image de Dieu est directement au dessus du siège du roi :   

 Royal Chapel of Versailles par Antoine Coypel, 1689 / fb zoom

  • Plutôt que d'être représenté par l'ancienne figure statique ou plus tard comme de la lumière, il est montré comme un patriarch dynamique, semblable au roi :

Saint Ignace, fondateur de l'ordre est reçu au Ciel, par Andrea Pozzo, 1691-94 / Video



*     * 


Comme les nobles mauretaniens qui razzient les producteurs commerciaux, Louis veut dire, « Nous voulons vous faire rester dans votre coin ».

Comme les Sénoufo qui approuvent les « crimes » de Nambolosse et les Dahomeyans qui applaudissent chaque fois que le bourreau lève une tête, la plupart des Français acclament l'interdiction de « l'hérésie » et les terribles punitions pour les protestants pris en fuite.  

Les rois protègent leurs sociétés par la violence quand les méthodes paisibles ne suffisent plus. Leurs sujets les félicitent.  


*    * 

En dominant les gratte-ciels des multinationales, 
la Grande Arche de la Défense
proclame le contrôle (relatif) du capitalisme par l'État.


Claude Abron

Wednesday, February 3, 2016

6.6. DÉTOUR : UNE FOI SPÉCIFIQUE À LA FRANCE


DANS UN PAYS MASSIVEMENT CATHOLIQUE, LES  PERSÉCUTIONS CONDUISENT À UN PROTESTANTISME DISTINCT

Source de ce récit : le journal du pasteur Givry, cité dans un document par Antoine Jaulmes, descendant de « Trocmé », propriétaire de la vallée où se sont tenues les assemblées. Jaulmes a écrit ce document pour une réunion des descendants d'une des cent dix familles que mentionne le pasteur, qui se sont rencontrés trois siècles plus tard (en 1991) pour commémorer les début de leur foi protestante. 

Des conversions de masse ont eu lieu malgré l'interdiction.
Un pasteur se glisse par la frontière pour arriver à Saint-Quentin :

« J'irai partout, mon Dieu, où tu m'appelleras, je consolerai tes enfants affligés autant que tu me donneras la vie, de force et de liberté, ou dans la prison, au milieu de ton peuple ou devant tes ennemis, dans la vie ou dans la mort. »

Givry réussit à se réfugier en Angleterre quelques mois après l'interdiction, pour devenir pasteur à Plymouth. Il revient en France pour prêcher aux protestants « sous la croix » (persécutés). « Se glisser » par la frontière n'est pas simple : est-il un espion ? Il attend trois semaines à Rotterdam pour l'arrivée de lettres de Plymouth.

Adapté d'un plan Google

Ses premiers résultats sont décevants : à Saint-Quentin il ne prêche que deux fois, à des petits auditoires de vingt-cinq ou trente personnes et ne donne pas la cène (une affirmation de la foi). Mais des députés viennent des alentours lui demander de prêcher dans leur campagne.

Il prêche dans une vallée perdue pour quatre heures, la nuit, 
par la lumière des feux et des flambeaux.

La prêche dans le desert par Max Leenhard / zoom © Le Musée du désert (The Protestant Museum)
"The desert:" Protestant term for the time when Protestantism was forbidden
Il y avait de nombreux pasteurs comme Givry.

Cent dix familles de sept villages arrivent, environ cinq cent personnes. Le pasteur dit que tous sont catholiques, bien que certains ont du être des protestants convertis, puisque les délégués connaissent l'arrivée du pasteur et savent où le trouver. 

Givry leur dit de ne prendre aucune décision avant une autre rencontre, le dimanche suivant. Il rappelle la persécution à laquelle se convertir conduit. Mais « ils témoignèrent que rien ne diminuerait jamais l'amour pour la vérité que Dieu leur avait fait connaître. » Il accepte leurs abjurations, mais ne donne pas la Cène, pour qu'ils réfléchissent encore.

Il prêche ailleurs, est arrêté, et meurt en prison. 

*     *

Qu'est-ce qui explique cette conversion de masse ? C'était des paysans, qui le soir et en hiver étaient souvent aussi tisserands. 

S'opposaient-ils aux anciens protestants de Saint-Quentin, des intermédiaires indifférents 
à l'appel de Givry ?  

Imaginez aussi l'effet du sermon par un pasteur fervent et éloquent, la nuit, éclairé par des feux et des torches, sur des personnes habituées à la monotonie de la vie rurale.

L'interdiction elle-même était contre-productive : Givry écrit que beaucoup sentait qu'un catholicisme imposé si brutalement ne pouvait pas venir de Dieu. 
  
Qu'elles qu'aient été les raisons immédiates
 des conversions, 
la persécution renforce ou motive leur foi. 


*    *    *


Tuesday, February 2, 2016

6.7. DÉTOUR : LE SOUVENIR DE LA PERSÉCUTION ET UN SAUVETAGE DE JUIFS

« ENTREZ, ENTREZ ! »  

L'accueil protestant au premier réfugié juif, est le début du plus important sauvetage de victimes des nazis : Républicains espagnols, opposants au régime fantoche de Vichy, et surtout, juifs. 
*     *

Les protestants se maintiennent dans des régions isolées,
tels ce plateau du Massif Central. La population rurale de 5,000
est un peu près égale au nombre de sauvés.  

Diaconesses de Reuilly
Des chiens aboient si des étrangers apparaissent, et les réfugiés disparaissent dans la forêt en cas d'arrivée de la police (beaucoup de fermes en sont plus proches). 

Le bourg avec lequel le sauvetage est associé : Le Chambon-sur-Lignon (pop. 15,000 en 1940). Sa population massivement protestante se souvenait de sa propre persécution et avait toujours accueilli les traqués, y compris des prêtres catholiques à la Révolution.


Le Mémorial Yad Vashem à Jérusalem honore les civiles qui ont aidé les juifs. Il rend hommage à 47 individus de cette région reculée, et dans une mention collective remarquable, à la population dans son ensemble.  

*     *

Un autre élément, l'engagement des douze pasteurs. 
Particulièrement éloquent : André Trocmé, le pasteur à Le Chambon. Un descendant du propriétaire mentionné à la page précédente, on l'envoie à ce lieu obscur pour punir son pacifisme.  


  
La Bible est au Memorial de l'Holocaust à Washington.

           « Les armes de l'esprit »
le premier sermon de la Résistance
     
Le dimanche après la signature de l'Armistice son sermon demande de s'opposer par les « armes de l'esprit. » 

Avec sa femme Magda (qui dit « entrez, entrez ! » au réfugié qui frappe à leur porte), son associé Edouard Thies et l'instituteur Roger Darcissac, il mobilise la population pour secourir tous qui fuient les nazie. 

L'acceptation est immédiate et unanime.




Trocmé demande à son cousin, Daniel Trocmé, de diriger un refuge pour une vingtaine d'enfants dont les parents ont été déportés. Daniel écrit à ses parents : 

Les armes de l'esprit 
Depuis ce matin les dès sont jetés. André m'a fait savoir qu'il compte sur moi.  

Le Chambon représente pour moi une espèce de contribution à la reconstruction de notre monde... une réponse affirmative à une vocation, un appel assez intime et presque religieux -- ou même tout à fait religieux par certains points -- L'avenir me dira si j'étais égal à la tâche ou non -- et ne le dira qu'à moi, d'ailleurs, car il ne s'agit pas d'une réussite du point de vue du monde (...)

 Je l'ai choisi parce que je pourrais ainsi ne pas avoir honte de moi. 
-- Le 9 septembre 1942



  • Il décrira comment il cherche des vêtements pour les enfants dans villes voisines...
s'occupe de leur santé, obtient des permissions du Préfet, assure la comptabilité,* fait marcher le chauffage, se fait sabotier, raconteur, directeur de chorale, fait face aux séquelles d'un incendie, maintient le contact avec les parents s'il y en a... . André ajoutera qu'il leur apportait de la soupe chaude à l'école à midi et passait une partie de ses nuits à remplacer leurs semelles en découpant des pneus abandonnés. Daniel dit d'abord qu'il se sent seul, mais ensuite, « Nous commençons à devenir une famille ». 

* Les fonds venaient d'organisations quaker, juif et pacifiste par des voies détournées. 

  • Le couple chargé d'un refuge pour jeunes hommes trouve le poste trop dangereux et prend sa retraite : Daniel accepte de s'en occuper aussi. 

Les jeunes au printemps, 1943

  • À l'aube du 23 mai 1943, la Gestapo entoure ce refuge.

Daniel était alors à la maison des enfants et un garçon sauta sur sa bicyclette pour crier,  « Monsieur Trocmé, les Allemands sont là ! Partez ! » Plutôt que de s'échapper dans la forêt il a rejoint les jeunes, dont il était responsable.

Henry Aubin
Le refuge des enfants, devant la forêt

La Gestapo les arrêta tous. Daniel est mort dans une chambre de gaz à Maïdenek, un camp d'extermination en Pologne.

Il avait trente-deux ans.
-- Ces informations viennent d'un récit d'une vingtaine de pages 
basée sur les lettres de Daniel, écrit en 1976 par son frère Charles Trocmé.

*    *

Le silence protestant : « Nous ne félicitons pas pour avoir fait son devoir ».
-- L'Adjoint au Maire,
expliquant pourquoi ni rue ni plaque ne nomme des sauveteurs.

L'histoire est racontée par d'autres. Quelques suggestions :

 • Les armes de l'esprit 
documentaire primé par Pierre Sauvage (1987),
 filmé quand on pouvait encore interviewer des sauveteurs.

 par Patrick Henry (2007)


La peste par Albert Camus, 1947,  prix Nobel pour la littérature, une allégorie sur l'Occupation et des façons d'y réagir, première version écrite en 1942 dans un village à quelques kilomètres de Le Chambon.


*     *

Les juifs sauvés ont offert une plaque à la Ville
et un petit musée a été ouvert en 2014.
Mais la population elle-même ne dit rien.
André et Daniel Trocmé sont les oncles de Catherine Aubin.

Fin de cette section. 

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La prochaine section : 



Monday, February 1, 2016

6.8. LA FIN DES FREINS SUR LE GAIN... PRESQUE


LE « MERCANTILISME »  LE CONTRÔLE DE L'ECONOMIE 
PAR UN ÉTAT PRÉ-INDUSTRIEL — ÉTAIT UNIVERSEL

Pensez au chef de Kondodougou qui contrôle les échanges par ses femmes qui font pousser l'approvisionnement des marchands,
et à ses fils qui cherchent le kola. Mais la monarchie française pousse si loin ce contrôle qu'il est associé avec ce pays au XVIIe et XVIIIe siècles.

Établissement de l'Académie française des sciences et de l'Observatoire de Paris en 1667 par Henri Testelin / zoom
Le roi observe la production (podcast, sans autre information / zoom
Louis XIV viisite la Manufacture des Gobelins, le 15 october 1767, par Simon Renard de Saint-André / zoom

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Mais la croissance inexorable du XVIIIe siècle impose des changements :  



  • Les favorites de Louis XV sont des roturières (Jeanne Poisson, Madame de Pompadour ; Jeanne Bécu, Madame du Barry).

  • Le duc d'Orléans   le propriétaire du Palais-Royal et le futur Philippe Égalité —  loue les espaces sous les arcades comme boutiques, une entreprise commerciale jusqu'alors inconcevable pour un prince. De plus, ces boutiques vendent des articles de luxe à tous qui en ont les moyens, sans s'adresser aux fournisseurs de nobles. 

  •  Les protestants reviennent. 

  • Des établissements aux périphéries emploient des nombres inédits d'ouvriers : jusqu'à huit cent au nord de la porte Saint-Denis, au moins trois cent au sud, trois cent à l'établissement Réveillon mentionné ci-dessous...
-- Au nord de la porte Saint-Denis, La foule dans la révolution française par George Rudé, 1982, un classique.
-- Au sud : Éléments pour une histoire de la Commune dans le XIIIe arrondissement par Gerard Conte, 1981 

• Louis XVI permet à des industriels anglais d'établir des manufactures à Orléans et à Rouen.
-- Les derniers feux de la monarchie par Charles-Eloi Vial, ch. 1, 2016


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Louis XVI met fin aux saisies d'héritages d'étrangers.
-- Les derniers feux :
 Encore un exemple d'un indice primordial qui se glisse dans le récit..

Le changement en Afrique montre l'importance de cette pratique: Amadou l'impose, Nambolossé tente de le faire et est brûléEn l'abandonnant la monarchie perd une façon majeure de freiner les forces commerciales les plus dynamiques.

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Ces changements annoncent la transformation
qui viendront avec la Révolution française. 

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Suite et fin,