Wednesday, July 18, 2018

3.9. LA VALEUR, UNE RÉPONSE DE NOBLES AUX CAPITALISTES NAISSANTS



VERS 1500, L'EXPANSION DU MONDE CONDUIT À UNE BOURGEOISIE ENRICHIE ET À UN CAPITALISME NAISSANT. LA NOBLESSE DOIT TROUVER DE NOUVEUX MOYENS D'AFFICHER SA SUPÉRIORITÉ. 

Elle se tourne vers la Renaissance artistique, utilisant la mythologie et l'allégorie antique pour légitimer son prestige culturel. De plus, alors que la guerre se modernise, les nobles proclament leur fonction guerrière traditionnelle : Ils continuent de revendiquer le combat à cheval comme un privilège divin et le sommet de la vertu militaire.

Une bataille de la Reconquête espagnol, 1405 (la peinture un décennie plus tard)  / zoom

Les héros sont un roi et un croisé, à cheval. Les casques en arrière-plan indiquent des fantassins, roturiers dont on ne voit pas le visages (comme pour tous les combattants humbles avant la frise de l'Arc de Triomphe).

Elle se fait peindre en armure :

          Portrait d'un jeune général par Antony van Dyck, 1624
Le comte de Vaudreuil par François-Hubert Drouais, 1758 / zoom

Ce gouverneur de Saint-Domingue fait insérer le talon rouge et l'armure, emblèmes de la noblesse, dans son portrait : discrètement, car il est homme du monde.

Ce combattant brandit fièrement son arme au dessus d'une cheminée de château, lieu le plus prestigieux d'un salon glacial.  

Une salle du musée de la Renaissance / Claude Abron


L'idéal qu'exprime ce cavalier n'a pas d'objectif concret.

Musée de la Renaissance

Les duels, sport réservé aux nobles, apparaissent au même moment que l'association avec l'antiquité et l'insistance sur la valeur : on jette sa vie comme en jette sa richesse, avec panache.

Maurice Leloir dans Richelieu par Théodore Cahu, 1903


Ainsi la noblesse se montre supérieur
 aux bourgeois prosaïques, radins... 
et ascendants.

*      *      * 

Suite,
3.9x.




Monday, July 16, 2018

3.9x. LA VALEUR FÉODALE, UNE RAISON POUR LE CARNAGE DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE


L'IDÉALE TRANSMIS SANS SES FREINS

Le culte de « l'offensive à l'outrance » —  caractérisé par des attaques frontales massives —  a dominé la stratégie militaire française jusqu'en 1917. Pourtant, l'avènement des mitraillettes et des réseaux de barbelés rendait toute percée d'envergure impossible. En important le code de l'honneur chevaleresque ou les bornes décrites ci-dessus, une valeur d'élite est devenu un véritable carnage industriel.  
Affiche d'époque

  • Beaucoup d'officers français étaient descendants de nobles. La caption sous cette gravure —  « Mes amis, armons nos camarades avec les mousquets de l'enemi ! » est typique de la tradition avec laquelle ils avaient grandi.

Le baron de Mortemart* Boisse, Capitaine de la 2e infanterie de Ligne  

Descendant d'un seigneur du XIIe siècle.


  • Brandir le drapeau rappelait les croisades et comme les accoutrements des chevaliers, les uniformes étaient décoratifs et mortels.

Couverture de journal, 1915 (trouvée dans un marché aux puces, sans autre information)

 

  • Sans casques, des blessures à la tête.
    • Les pantalons rouges, des cibles. L'uniforme a été adopté en 1830, quand les tirs qui ne couvraient que deux cent mètres rendaient le camouflage inutile. Mais quand le gris-vert a été proposé en 1912, le Ministre de la Guerre s'écria, «les pantalons rouges c'est la France !» 
-- Août 14 par Barbara Tuchman, 1962
  • Souvenirs:

Des croisés prennent la ville de Zadra en 1202 par Andrea Vincinto, vers 1600 / zoom

   Le livre des tournois de René d'Anjou, XVe siècle / zoom

Le cheval pouvait trébucher sur le caparaçon et faire tomber le chevalier. Aussi, s'il tombait au combat la lourdeur de son armure pouvait l'empecher de se relever.  

En août 1915 la couleur a changé 
—  en bleu clair. 

Un quart des jeunes nobles français sont morts en 14-18.

*     *
Les uniformes les plus voyants et les discours les plus lyriques venaient de France. 
On l'explique par le besoin compenser la supériorité démographique et industrielle de l'Allemagne. Mais cela n'explique pas le rejet initial de chars ou la poursuite de l'offensive à l'outrance quand elle ne pouvait réussir. Les Américains ont changé de tactique après un seul choc sanglant lors de la bataille du bois de Belleau en juillet 1918, mais ils n'avaient pas la même tradition militaire. 
Les petites fermes qui expliquent le retard de l'industrialisation pourraient être une explication plus profonde de la ténacité d'une mentalité ancestrale.


Les offensives s'arrêtent seulement quand les mutineries affectent la moitié de l'armée française.

Les Sentiers de la gloire, 1957
Trois films abordent les exécutions de l'armée française de l'époque : Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick (1957, interdit en France jusqu'à 1975), Pantalon (1997vidéo complet) et Les fusillés d'Yves Boissent (2015).

Les intrigues de ces films précèdent 1917 : 
Les mutineries ne sont toujours pas abordées directement. 

Fin de ce chapitre. 
Les prochains chapitres appliquent l'approche
économique et anthropologique
aux transformations en Afrique et en France.

*       *      * 

Le chapitre suivant, 
IV.

Saturday, June 30, 2018

IV. LE PASSÉ AFRICAIN REVISITÉ


UNE APPROCHE ÉCONOMIQUE CHANGE NOTRE PERCEPTION DU PASSÉ AFRICAIN  

On croit évident que la traite atlantique apporta la dépopulation, la dévastation, l'insécurité et donc le « déclin », ou, dans des endroits prospères, la « stabilité ». Mais si on examine les données économiques pour la savane, du Moyen Âge jusqu'en 1900 environ pour la région entière, on arrive à une conclusion contraire : la croissance était constante et, après 1850 environ, explosive. 

La traite atlantique n'a donc pas eu d'effet dévastateur sur les économies africaines. La capture d'esclaves a surtout affecté des sociétés basées sur l'agriculture de subsistance qui ne faisaient pas partie des systèmes commerciaux, que les razzias n'ont donc pas touchées. En transformant des terres en plantations produisant des céréales ou du coton grâce à des captifs, elles pouvaient même encourager la croissance économique, surtout dans la deuxième partie du siècle.

La traite atlantique a eu un effet négatif d'un autre genre sur le développement, en créant ou en renforçant des royaumes qui faisaient obstacle aux forces commerciales indépendantes. Sa fin, qui eut lieu avec des hauts et des bas du début du XIXe siècle jusqu'aux années 1870, a affaibli ces États. Les hommes nouveaux — marchands ou producteurs devenus chefs guerriers, soutenus par des foules désorientées par les changements économiques — les ont balayés. Ils les ont remplacés par des théocraties dont la base était le travail intensif d'esclaves pour la production de denrées vendues sur des marchés en pleine expansion.

Les razzias sont devenues beaucoup plus nombreuses, vastes et violentes qu'autrefois, car leur but n'était plus de garantir la stabilité, mais d'accroître les gains. De telles sociétés rendaient le contrôle économique étranger impossible. C'est la raison pour laquelle le premier acte des Européens, une fois leur contrôle militaire sécurisé, a été d'émanciper les esclaves — c'est-à-dire d'éliminer la force de travail. La domination économique occidentale s'est alors installée. Les producteurs ont dû travailler les champs eux-mêmes. Leurs descendants le font toujours.

*    *   
Les archives omettent les razzieurs que les Français ne combattent pas, et les historiens évitent un sujet qui montre des Noirs aussi féroces que les Blancs et qui tourne les projecteurs vers leurs opposants fervents, cruels — et dynamiques.
 

Samori, le guerrier intrépide / zoom
Les nombreuses vidéos sur ce personnage célèbre suivent les historiens, africains ou occidentaux, qui parlent exclusivement de sa résistance militaire aux Français.  Elles efface ses razzias et l'importance du travail captif.

Friday, June 29, 2018

4.1. UN PASSÉ QUE LES BLANCS DOMINENT


CETTE TAPISSERIE MONTRE UN MARCHAND BLANC, TRÈS GRAND, ACCEPTANT DES ESCLAVES D'UN AFRICAIN BEAUCOUP PLUS PETIT

Ils devraient être de taille égale, car sans la collaboration africaine la traite Atlantique aurait été impossible.

La traite atlantique vue par un artiste africain, palais d'Abomey à Bénin / zoom

L'œuvre fait partie de l'art populaire du royaume de Dahomey, important vendeur d'eslaves pour la traite atlantique.

*   *

Si vous cherchez « images des traites africaines » sur le web, vous trouverez d'innombrables illustrations de la traite atlantique et quelques-unes de celle liée à l'Afrique du Nord. Presque aucune ne montre la traite opérant entièrement en Afrique subsaharienne, ou des captifs y travaillant. Même des illustrateurs de la traite atlantique, où l'on croirait que les Noirs dominent, mettent en avant les Blancs :

     The Slave Trade par Auguste François Biard, 1840 / zoom

Un captif occupe le centre, mais la lumière éclaire des blancs : le maître, un docteur, un homme marquant une femme au fer et un spectateur le dos tourné. Seule une jeune femme est vue clairement, son sein nu suggérant l'éroticisme.  

L'histoire écrite suit le même point de vue

  • Cette carte de 2001 titrée « Les grands secteurs de traite » sous-entend qu'il y en avait qu'une seule, et montre la côte atlantique uniquement :

Zoom 
  • Même quand les marchés nord-africains sont mentionnés, les marchés locaux ne le sont pas : les raids « fournissaient non seulement la traite trans-atlantique mais aussi les marchands de la Tunisie, du Maroc et d'ailleurs » (soulignement ajouté).
-- Introduction par Paul Lovejoy, 
« Hugh Clapperton et l'intérieur d'Afrique,
documents d'une deuxième expédition, 1825-1827 »,
2005.

  •  « Elle [la traite atlantique] est celle qui de toute évidence, peut le mieux rendre compte de la situation actuelle de l’Afrique, dans la mesure où en sont issus la fragilisation durable du continent, sa colonisation par l'impérialisme européen du XIXe siècle, et le racisme et le mépris dont les Africains souffre toujours. » (Soulignement ajouté)
-- La dimension africaine de la traite des noirs par M. Bokolo, 1998 
 "Le monde diplomatique:" / zoom

Les explications économiques du passé africain ont le même parti pris :

Les explications économiques du passé africain ont le même parti pris : 

  • « Le déclin » suit une époque de grandeur quand des empires s'étendaient le long de la savane. Leurs causes sont vues comme européennes : la chute du prix de l'or due à l'inondation du trésor des Amériques, et surtout les suites de la traite atlantique.

  • Viennent ensuite les poches de « stabilité » : si les Blancs ne provoquent pas le changement, il n'y en a pas. 

Ce parti pris détermine les sujets et les lieux généralement choisis.


  • Les sujets préférés sont la conquête coloniale ou sa résistance, la traite atlantique et les échanges avec le monde extérieur.

  • Les lieux sont ceux qui sont relativement familiers aux Occidentaux : la côte a toujours été beaucoup plus accessible que la savane, et a attiré plus d'attention. La plupart des chercheurs en sont originaires et commencent par ce qu'ils connaissent. 

  • Les théocraties du XIXe siècle sont une exception. On y vient.

Plutôt que voir l'Afrique comme savane et forêt, nous traitons « l'Afrique de l'Ouest » comme un tout. À cause de la poussée sur nos cartes ? 

Carte du web disparue, utilisée sur ces pages pour sa clarté.

La savane est la bande vert claire. On dit aussi « zone soudanienne ».

*     *

Les quelques chroniques et les nombreux récits d'explorateurs sont à la base d'un autre point de vue. 


Pages du journal de Heinrich Barth, 1855 


Récit YouTube de son séjour à Niger / zoom

Le récit de Heinrich Barth 
en une grande partie de la savane en 1850-1855
est exceptionnellement détaillé et réfléchi.

Intellectuel, il engageant de longues discussions avec des musulmans érudits en arabe, fulani, hausa ou kanuri ; bienveillant, il donnant des friandises à un chameau bien aimé ; pas raciste, il trouvait une peau sombre « presque essentielle à la beauté féminine ».

Il est mort en 1865, âgé que de quarante-quatres ans, des suites d'une infection contractée lors de ses voyages. 

On peut le lire sur le web.

*    *

L'ensemble des récits n'avait jamais été lu.  

Ils conduisent
 à ce point de vue divergent.

*     *     * 

Suite,
4.2.


Thursday, June 28, 2018

4.2. LE CHOIX D'UN ARRIERE-PAYS

 ,

POUR SOULIGNER CETTE CROISSANCE ÉCONOMIQUE, J'AI CHOISI UNE RÉGION RECULÉE OÙ LES CHANGEMENTS SERAIENT INCONCEVABLES SANS UNE TRANSFORMATION PLUS VASTE

Lorsque l'Université d'Abidjan m'a offert l'hébergement et le soutien du ministre de l'Intérieur en échange de trois mois d'enseignement, j'ai accepté avec joie. Ayant consulté les archives d'Abidjan pendant les mois de cours, j'ai choisi le Djimini, une région de la savane au bord de la forêt.

   Adapté du plan Google mentionné ci-dessus.


Il n'y avait pas d'hôtels 
et je m'attendai à rester dans un gite d'étape...

qui abritait deux ou trois voyageurs masculins et une prostituée qui portait d'immenses boucles d'oreilles et une longue robe rouge. Lui ayant confié mon sac et ayant mis un grand chapeau contre le soleil, j'ai marché trois kilomètres sur une route poussiéreuse et vide pour découvrir une longue maison moderne qui rappelait un palais.

 J'ai frappé à la porte et un serviteur est apparu. J'ai dit que je voulais voir le sous-préfet. « Il dort », dit le serviteur. « J'attendrai », répondis-je, « s'il vous plaît, ne le réveillez pas. » 

Il l'a réveillé. Un homme grand, très noir, portant une toge en wax coloré est arrivé. Il bâilla et se frotta les yeux, ou parce qu'il venait de se réveiller, ou par étonnement. Des coopérants français traversaient la région occasionnellement, mais des femmes blanches, jamais.

Tout comme lui, j'étais stupéfaite. Je lui ai expliqué que j'avais demandé au serviteur de ne pas le réveiller, en ajoutant que j'étais sincèrement désolée qu'il l'ait fait. Ma confrontation avec le doyen prouve bien que je ne savais pas toujours faire preuve de diplomatie, mais mon embarras, lui, était tout à fait réel et pour une fois, j'ai trouvé les mots justes. 

J'ai expliqué que je venais faire des recherches sur l'histoire de la région, j'ai exprimé l'espoir qu'il accepte de m'aider et je lui ai tendu la lettre du Ministre. Il l'a parcourue du regard, m'a dévisagée de nouveau, puis a déclaré : « Je le ferai. Vous pouvez loger ici, avec ma famille et moi, aussi longtemps que vous le souhaiterez. » 

J'y ai séjourné à deux reprises, pour des périodes de six semaines. Je garde un souvenir net de son épouse, une femme magnifique et pleine de vie, de ses deux petits garçons « légitimes » et de ses treize autres enfants nés de mères différentes. De retour de l'école, ces derniers s'installaient sagement autour de la table pour faire leurs devoirs, dans un calme parfait. 

Plus que tout, je me souviens du soutien précieux d'Ernest Texier. Il a fait venir des hommes de villages éloignés pour que je puisse les interroger sur le passé, a organisé plusieurs rencontres avec un chef de village paralysé, et a même exigé d'un groupe d'aînés qu'ils quittent leurs champs pour venir me parler.


Il m'a aussi fait voir un document d'archive.
À suivre.

*     *

Sources principales hors les chroniques et récits d'explorateurs:

ANCI (Archives nationales Côte d'Ivoire) XIV-45- 6/13, 1904, en particulier notamment Essai historique sur la région de Séguéla et Formation historique et ethnique des provinces qui constituent le district.

Principaux informateurs au Djimini, en décembre 1972 et avril 1975 : Bafétiqui Coulibaly, imam de Dabakalakoro ; Adama Coulibaly, forgeron de Dabakala ; Massawa Wattara, vielle dame de Dabakala ; Pierre Billon, commerçant français établit à Dabakala depuis 1926 ; Tanguan Wattara, chef de canton de Kafoudougou, assisté de Fadouga Coulibaly et Piseridja Tagbano Bamburaso ; Gbanon Koulibali, cultivateur de Litiara ; Yogofose Coulibaly, chef de Foubolo, assiste de Yamboro Coulibaly, Djaharigja Wattara, Petho Wattara et Kigbini Wattara, cultivateurs ; Bakari Coulibali, imam de Darhala.

*    *    *
Suite,