VISIBILITÉ OU DÉCHÉANCE : PLAIRE À LOUIS XIV
« C'est un homme que je ne vois jamais. »
Ainsi Louis XIV balaye la demande de faveur pour un courtisan absent. Pour la noblesse de l'époque, exister c'est y être vu.
Participer aux rituels millimétrés qui rythmaient les journées du Roi-Soleil est une question de survie financière. Alors que l'inflation asphyxie les revenus bloqués par des droits seigneuriaux immuable, l'aide royale est la seule façon de tenir son rang par une pension ou une charge, d'arranger un mariage utile pour sa fille, obtenir une avance militaire pour son fils.
* *
Le coût de « faire sa cour » :
Intagram / zoom
Jabot en dentelle de Venise et justaucorps brodé d'or, a changer trois fois par jour, adapté selon l'activité. Pas plus de deux semaines d'affilée pour un même cycle de tenues ; une tenue portée pour une cérémonie importante doit être mise à l'écart.
- Seuls les courtisans les plus importants logent de façon comfortable au château. Ceux de moindre rang partagent une chambre minuscule avec leur famille et leurs domestiques. Ces espaces sont glaciaux en hiver et souvent sans fenêtres, étouffants en été. Pour se rendre aux cérémonies, les résidents doivent arpenter d'interminables corridors, rendus pestilentiels par les déjections des chiens et la rareté des latrines, en plus mal entretenues.
-- Combien de gens vivaient au château de Versailles ? du blog « Histoire sympa » et la description par le Centre de recherche du château de Versailles ; les deux études de 2023.
-- Video sur les conditions de vie à Versailles
- Pour échapper à ces conditions, certains bâtissent des hôtels particuliers dans la ville surgie autour du palais, ou y louent des logements à des prix exorbitants. D'autres s'installent dans des nouveaux quartiers de Paris (expliqué ici, ici et ici). Les va-et-vient accentuent leur fatigue : il faut compter deux heures de trajet à cheval aller-retour depuis la barrière la plus proche, et six à huit heures en carrosse.
- Les nobles s'endettent. Ils doivent engager de nombreux domestiques et financer leurs livrées, dont la somptuosité affiche la richesse du maître. Posséder un carrosse et des chevaux est également indispensable pour afficher leur statut. Les dépenses s'accumulent : achat de perruques à changer trois fois par jour et à renouveler souvent – car elles se dégradent vite et abritent des puces –, des bijoux, des rubans et des boutons précieux. Du maquillage (pour les hommes autant que pour les femmes) qui ride la peau. Des parfums pour masquer les odeurs corporelles car se laver est sensé ouvrir les pores aux maladies. Intégrer un clan et gagner l'appui des puissants.
Pierre Puget présente sa statue de Milon de Croton dans les jardins de Versailles par Eugène Davéria, 1832 / zoom
- Le roi encourage le gros jeu, ce qui rend les perdants dépendants de lui. Refuser de jouer c'est s'exclure de la sociabilité et laisser supposer qu'on n'a pas d'argent.
Le courtisan doit aussi :
- Se lever à six heures du matin pour assister au Grand Lever du roi à huit heures ou, s'il n'est pas admis, tenter d'attirer son attention lorsqu'il traverse la galerie des Glaces pour se rendre à la messe. Il faut le suivre en promenade ou à la chasse, l'observer aux repas, debout et le ventre vide. On peut s'asseoir que lors des parties de cartes.
- À cela s'ajoute l'hygiène déplorable du château de Versailles. La rareté des latrines, combinée aux déjections des chevaux et des chiens, dégageait une odeur qui nous serait insupportable. Il y étaient moins sensibles car plus habitués : au cimetière des Innocents, l'odeur des fosses communes ouvertes n'empêchait pas le lieu d'être, avec le Pont-Neuf, le centre principal de commerce et de convivialité de Paris.
- Louis XIV ne peut récompenser tout ses courtisans de façon tangible. Les honneurs sont donc aussi des prix, permettant à monter en grade envers les autres courtisans et peut-être d'obtenir des avantages de cette manière.
Parmi ces distinctions, assister au lever ou au coucher du roi est un privilège rare. Cinquante à cent personnes y participent, pénétrant dans la chambre par étapes successives selon leur rang. Y être admis exige le soutien d'un courtisan déjà en faveur, ce qui oblige ensuite à lui rendre un bienfait comparable ou une gratification.
À la cour, chaque mot, chaque geste et chaque regard du souverain est minutieusement analysé pour savoir qui flatter ou qui éviter. Dès lors, « connaître sa cour » requiert un long apprentissage, et le succès reste incertain : Saint-Simon ne parvint ainsi à tenir le bougeoir qu'une seule fois... après trois ans d'efforts.*
*Mais c'est un honneur important, car on l'éclaire quand il se couche ce qui permet de lui parler pour un instant.
* *
Tout est codé : un courtisan dit qu'il aime regarder des chiens se battre pour un os, parc qu'ils sont authentiques.
-- La société de cour par Norbert Elias, 1974
* *
Les compensations hors l'ambition: appartenir à un monde supérieur, inaccessible aux autres mortels et vénérer le représentant de Dieu : « Je n'irai pas au théâtre ce soir, car je n'ai pas encore vu le roi. »
-- Monde supérieur: Elias, cité ci-dessus
-- Voir le roi: lettre de la princesse Palatine, belle-sœur du roi
* *
Versailles est l’illustration parfaite
d'une destruction et d'une circulation des richesses,
pour freiner un capitalisme menaçant
et renforcer le pouvoir qui le contrôle.
* * *
Suite,





No comments:
Post a Comment